« Le plus important, c’est de trouver les deux ou trois petits cailloux d’exception qui se cachent au fond du courant » (1)


Olivier Sévère  a passé une partie de l’année 2010 en résidence à la Cristallerie Saint Louis en Lorraine. Il y a produit différentes petites pièces qui, toutes faites de cristal, ressemblent à des pierres de différente nature (galets, ardoise, pavé, etc.).

L’ensemble réalisé diffère des objets produits auparavant par l’artiste. Ceux-ci étaient des objets du quotidien produits dans un matériau qui les rendait inutilisables. De la corde à sauter en verre aux brassards en bronze, en passant par des savons et des oreillers en marbre ou des palettes en plâtre, chaque objet était soigneusement choisi selon son origine industrielle, en fonction de son caractère tactile ou fragile et en relation avec des expressions de la langue qui en soulignaient l’ambiguïté. Le matériau de substitution faisait, en quelque sorte, que ces objets devenaient des sculptures, dont le titre était un élément à part entière.

Avec le travail réalisé à Saint-Louis, la forme qui résulte du changement de matériau compte moins que le processus de métamorphose. Là où le verre et le marbre offraient des objets décalés qu’on pouvait encore nommer, le cristal fait butter le langage sur un problème qui lie production et nomination. Les pièces réalisées à Saint Louis n’ont, en effet, pas de titre ; on les désigne par leur ressemblance avec la pierre modèle (on y parle de galets, de pépite, de pavés ou d’agates, etc.), mais on éprouve quelque difficulté à singulariser, avec des mots appropriés, les blocs, les tailles, les matières, les couleurs. Invisible car transformé jusqu’à devenir méconnaissable, le cristal pose la question du travail, depuis le mode de production jusqu’au mode d’exposition. S’ils témoignent d’un savoir-faire de très haut niveau, les cailloux, galets, ardoises réalisés en cristal déplacent la technicité hors du champ attendu de l’artisanat de luxe pour revenir aux principes et procédures essentielles de la sculpture. Quel rapport l’artifice entretient-il avec la nature, comment rendre visibles — ou invisibles — les étapes de transformation des matériaux et comment présenter le résultat de pareilles expériences sans exposer des bouts d’essai ? Les mêmes questions traversent toute l’histoire de la sculpture, qui ne peut faire l’économie du matériau, de la technique et de la « teneur » physique d’une pièce.

Face à de telles questions qui se sont posées à lui de façon récurrente dans ce lieu très particulier qu’est la Cristallerie, Olivier Sévère a choisi de remonter en deçà des objets afin de faire des choses dont la réalisation raconte l’histoire de leur production. Produire des pierres à partir du cristal reconduit en quelque sorte le cristal dans sa région primitive, le sable. La fin du processus de transformation fait ainsi signe vers ses origines, et c’est à nous, spectateurs, que revient le grand récit de cette histoire. Cette histoire raconte comment le cristal contient en puissance d’autres minerais, naturels ou artificiels, comme s’il était à la source et à l’ultime déploiement de tous les matériaux sur terre.

La géologie, l’histoire naturelle, les curiosités sont autant de champs qu’appellent ces nouvelles pièces. Mais face à ce type de production, la question est la suivante : comment des choses artificielles aussi proches formellement de la nature font-elle œuvre ? Tel l’enfant dans Le Joujou de Baudelaire, l’artiste, fasciné par son nouveau matériau, ne donnerait-il à voir que des expérimentations sur le cristal ? Trois points semblent, au contraire, tirer vers l’œuvre. Le rapport au langage, d’abord : on a relevé la difficulté à nommer la série de pierres produites à partir du cristal. Si on leur réserve le nom offert par la ressemblance avec leur matériau d’origine (galets, rochers, pavés, pépite, etc.), que devient alors la part fabriquée de ces pièces, qui sont taillées, moulées, soufflées, etc. ? Ce point met en péril l’idée même de classification sous-jacente à l’histoire naturelle : que peut-on collectionner qui n’a point de nom ? Ensuite, si les pierres réalisées en cristal n’ont ni nom, ni titre, l’ensemble en a un, tiré d’un aphorisme d’Anaxagore, « De rien ne se crée rien », qui place la question de la production au cœur de l’œuvre : l’artiste est non pas créateur, mais en retrait par rapport à cet immense travail de transformation permanente de la nature. Et ce qu’Olivier Sévère fait passer dans le matériau, plus que la simple matière, c’est le temps : temps de l’histoire de la Terre, temps de l’histoire des techniques et temps du présent, cristallisé dans les différentes tensions qu’offre le monde incroyablement diversifié des pierres. Enfin, ce qui tend vers l’œuvre et qui fait de ces pièces des sculptures, c’est le rapport au plan qu’elles semblent appeler. Leur échelle relativement petite, leur maniabilité, leur extrême fragilité, tout, en elles, désire la dimension du plan pour y être déposées et contemplées.

Ce désir du plan est manifeste dans la série de dessins sur papier millimétré logarithmique de 2010. Olivier Sévère y montre la page recouverte d’une grille qui disparaît sous de la peinture blanche en bombe, comme si elle s’enfouissait sous une couche de minuscules particules de peinture ou qu’elle s’évaporait dans l’air. Là encore, nous assistons au processus de recouvrement d’une surface par de la peinture en bombe tout autant qu’au résultat qui vient de cette technique. Le titre même de cette série porte la trace de son effectuation : De la Dispersion. La matière se fait à ce point oublier que c’est moins de la peinture blanche que nous voyons qu’un éblouissement. Point de dessin ici, mais la volatilité en acte des éléments qui fait vibrer le plan entre tracé et lumière.

Mais de la dispersion ne découle pas la plainte du fragment ; grâce à la technique, fréquemment cachée, Olivier Sévère retrouve la permanence des choses sous leur aspect éphémère, brisé ou isolé. Le marbre a remplacé le savon. Près des pierres et de la nature, le sculpteur renoue avec les accidents de la matière, les irrégularités de la surface et les procédures de transformation. « De rien ne se crée rien » loge ces questions à l’aune des gestes originels de la sculpture.


(1) Yoko Ogawa, Manuscrit zéro (2010) Trad. Rose-Marie Makino, Actes Sud, 2011, p. 87.

Céline Flécheux